Article Sud-Ouest

Autrefois zone de marais et de lagunes riches en biodiversité, l’origine du Ciron ressemble aujourd’hui à un grand fossé de drainage qui sépare deux parcelles de maïs dans les Landes. La plus belle rivière de Gironde n’a hélas pas la plus belle des sources
À rivière légendaire, source merveilleuse ? On aurait bien aimé raconter cette histoire. D’où jaillissent les eaux du Ciron ? Où prend naissance l’affluent de la Garonne dont les eaux froides font vivre depuis quarante millénaires une hêtraie préhistorique unique en Europe ? Dont les brumes automnales sont le secret des grands vins liquoreux de Sauternes uniques au monde ?
« Sud Ouest » est parti à la recherche des sources du Ciron comme on part à la recherche des sources du Nil. D’abord du bout du doigt, en suivant le cours d’eau sur une carte. Le Ciron est mentionné une dernière fois en aval des bourgs de Lubbon et Losse, tout au nord des Landes, avant de se perdre dans des fossés rectilignes.
C’est là que nous avons rendez-vous avec Thierry Bereyziat. Le technicien de la Fédération départementale des chasseurs des Landes connaît tout le réseau de lagunes et de marais qui naguère alimentait les premiers méandres de la plus belle rivière de Gironde.


« Ces zones humides contribuaient à alimenter les sources du Ciron, mais elles ont été en grande partie transformées en grandes cultures depuis les années 1960 », prévient le chasseur dont la mission confiée par la Fédération de chasse est de réhabiliter et préserver les lagunes encore épargnées par l’extension des surfaces agricoles.
« Le Ciron, ici, il est mort »
À bord de son véhicule tout-terrain, le chasseur nous conduit au premier pont officiel sur le Ciron depuis la source. Le nom de la rivière est indiqué. Le cours d’eau mesure à peine deux mètres de large. Il s’écoule très doucement. L’eau cristalline qui court sur fond sableux en Gironde est ici opaque et plutôt boueuse. Une bambouseraie a pris racine. Elle cache les ruines du mystérieux château Peyrebère qui, dit-on, est encore habité.
Un autre chasseur arrive par hasard. David Béguerie est un enfant du pays, responsable de la société de chasse de Lubbon et élu de la commune. « Elles sont par là, les sources du Ciron, mais maintenant, il y a du maïs à la place », pointe-t-il en direction de la piste DFCI n° 401, dite « piste du Château ». Le 4×4 s’enfonce dans la forêt de pins. Déjà deux fois moins large, le Ciron laisse deviner un fond vaseux.
« Autrefois, c’était sableux. Avec des herbiers, des remous, des goujons, des gardons, des vairons, des tanches, des brochets. Le dernier brochet que j’ai attrapé à cet endroit, c’était dans les années 1980. Aujourd’hui, le Ciron, ici, il est mort. On a asséché les marais, on a drainé, on a mis des engrais. On a laissé faire ça », raconte avec dépit David Béguerie.
De fossés en forêt
La fin des marais, et avec elle la fin des sources originelles du Ciron, remonte aux années 1960. Quand l’État a donné ses riches terres aux rapatriés d’Algérie pour les mettre en culture. « C’était le boom des grandes cultures », rappelle Thierry Bereyziat. Les champs de maïs se sont encore étendus jusque dans les années 2010 pour compenser les terres agricoles artificialisées par le chantier de l’A65 entre Langon et Pau.
Retour sur la piste. L’horizon forestier se dégage. On longe une clôture derrière laquelle les pieds de maïs s’étendent à perte de vue. L’ensemble agricole fait aujourd’hui plus de 3,5 km², à cheval sur les communes de Lubbon et Losse. « Nous sommes exactement à la limite de deux bassins-versants », souligne Thierry Bereyziat. L’eau s’écoule au sud vers l’Adour par la Midouze. Au nord vers la Garonne par le Ciron.
Les parcelles sont délimitées par de profonds fossés tirés au cordeau vers lesquels sont drainées les eaux de la nappe phréatique supérieure qui alimentait le marais d’autrefois. L’un de ces fossés, long de près de 300 mètres et profond d’environ 4 mètres, est considéré comme la source du Ciron, affirme David Béguerie. Il le sait. Enfant, il venait jouer dans ce lieu alors marécageux. « Les brochets remontaient le Ciron pour venir frayer jusqu’ici. Je pêchais le brocheton à la nasse avec mon grand-père. Mais là, il n’y a plus d’eau. »
Le grand fossé est ensuite busé sur quelques mètres. Puis il s’écoule dans un autre fossé perpendiculaire. Nouvelle buse. Le Ciron file à droite et sort dans un nouveau fossé. L’ouvrage est aménagé dans le lit historique de la rivière, comme en attestent les images aériennes prises dans les années 1960 que l’on peut superposer avec celles d’aujourd’hui grâce à l’outil « Remonter le temps » du site de l’IGN. La rivière légendaire entame alors ses premiers méandres en lisière des champs de maïs. Puis entre dans la forêt de pins pour ne plus en sortir avant le vignoble de Sauternes.

Brochets disparus
À Lubbon, Serge Marquet est l’un des premiers riverains du Ciron. La rivière encore sans vie longe sa parcelle. Lui aussi est né ici. À 64 ans, il raconte les mêmes souvenirs d’enfant que David Béguerie. « Il y avait des brochets en pagaille quand j’étais drôle. Ils venaient frayer jusque dans un airial inondé, on les pêchait au râteau. Mais là, il n’y a plus rien. »
Pour retrouver le Ciron transparent sur son lit de sable fin, il faut descendre la rivière sur plusieurs kilomètres. Passer le bourg d‘Allons, en Lot-et-Garonne, et prendre la piste forestière qui mène à l’imposante église fortifiée Saint-Clair-de-Gouts. Là, juste derrière l’édifice du XIIIe siècle, trois fontaines à qui l’on attribue des vertus curatives depuis des temps immémoriaux alimentent le Ciron en contrebas. La belle histoire est peut-être là.
Aux sources du Ciron, la SNCF ?
La SNCF a-t-elle acquis une partie des terres agricoles aux sources du Ciron ? C’est ce que rapportent plusieurs personnes rencontrées à Lubbon et Losse. « Ils ont acheté cette année », assure le technicien de la Fédération de chasse des Landes Thierry Bereyziat. « Elles ont été confiées à un agriculteur qui fait toujours du maïs, mais il se dit beaucoup de choses », poursuit l’élu et chasseur de Lubbon David Béguerie. Sans préciser l’endroit exact, ni la superficie totale, la SNCF confirme qu’elle achète des terres agricoles via la Safer « pour compenser l’impact sur le milieu naturel » du futur chantier de la LGV au sud de Bordeaux.













































































