La jeune femme, qui a soutenu à 33 ans sa thèse d’ethnologie en novembre 2025, raconte sa plongée inattendue dans l’univers des chasses traditionnelles landaises
Léa Filiu est arrivée dans les Landes le 27 décembre 2021 pour faire deux mois d’observation et elle n’en est jamais repartie. Rien ne la destinait pourtant à mener sa thèse d’ethnologue (1) dans le milieu des chasses traditionnelles landaises, qui plus est dans un département où on sait le sujet délicat. Une succession de rebondissements, d’événements internationaux et de rencontres a pourtant précipité l’étudiante sur un terrain dont elle ignorait à peu près tout, mais dont elle s’est nourrie pour bâtir l’objet de ses recherches universitaires.
Née en Allemagne, Léa Filiu a grandi en Autriche, puis est arrivée en France pour ses 8 ans. Son parcours scolaire impose ensuite le respect : classe préparatoire littéraire à Henri-IV à Paris, École normale supérieure de Lyon en 2013… La trajectoire a déjà de quoi surprendre, mais Léa ne s’arrête pas là. « L’été 2015, je décide d’accomplir un vieux rêve : partir en Asie centrale à cheval. Je traverse le Kirghizistan. Un soir, je suis avec un berger qui gardait son troupeau, on ne parle pas la même langue. Il me montre le ciel du doigt et me revient une comptine que ma mère me chantait en russe, avec le mot ciel. Je la récite et le berger la connaît aussi. On se met à chanter tous les deux. Malgré la diversité des cultures, il y a une bibliothèque humaine commune, et tout ne se transmet pas par l’écrit. »
Gagner la confiance des chasseurs
De ce constat va naître la suite de son projet d’étude : « Je contacte Charles Stépanoff, auteur de ‘‘L’Animal et la mort’’, pour lui parler d’un projet de thèse, et il me dit que l’Asie centrale est déjà très investiguée. C’est comme ça que je me retrouve à travailler en Sibérie. Je soutiens un mémoire en 2019 et j’entre en thèse. »

Et là, le terrain de recherche se dérobe. Covid, purges politiques liées à l’arrestation de l’opposant Navalny, guerre en Ukraine… Après deux années de perdues à écouter tous les matins les nouvelles de Russie, elle décide d’aller passer deux mois dans les Landes, pour se changer les idées. « Le thème de la chasse ne m’intéressait pas, même si je suivais les séminaires de Stépanoff. Quand son livre est sorti, il y a eu un peu d’engouement. Une visite sonore a eu lieu au musée de la Chasse et de la Nature, et j’ai eu un déclic. La Fédération de chasse des Landes a contacté Stépanoff pour lui proposer de travailler sur les chasses traditionnelles, sur un coup de bluff, et Charles m’a proposé d’y aller. »
« J’ai loué une maison de curiste vers Préchacq, je n’avais pas le permis de conduire, juste un scooter »
La prise de contact est difficile : « Les chasseurs à la matole, c’est un milieu extrêmement fermé, et ils ne veulent pas me parler. Pour eux, c’est douloureux. Suite aux procès liés aux chasses traditionnelles, j’arrive de Paris, ils ont une grosse défiance, donc j’ai compris qu’en deux mois, je n’aurai pas le temps de gagner leur confiance. Je me suis tourné vers les paloumeyres, je comprends alors qu’il y a une filiation entre toutes ces chasses, et le 23 février 2023, on décide avec Charles Stépanoff d’en faire mon terrain de thèse. »
Les deux années suivantes vont être consacrées à ses recherches : « Dans les milieux cynégétiques, il y a un cycle de sociabilité qui s’assoupit en décembre, jusqu’au printemps. J’ai dû attendre la saison suivante et passer mon permis de chasse. J’ai loué une maison de curiste vers Préchacq, je n’avais pas le permis de conduire, juste un scooter. » En anthropologie, l’observation participante, si elle n’est pas fréquente, est autorisée. « Sur la chasse, la question de la proximité trop grande avec le sujet m’a été posée. Certains chasseurs ont aussi cru que j’étais une anti-chasse infiltrée… Finalement, des liens de confiance se sont noués et ils accordent aujourd’hui de l’importance à mon travail, même si je dis des choses qui ne leur font pas plaisir. »

Une approche intime du vivant
Dans les Landes, les chasses traditionnelles occupent une place à part : « On parle de transmission, de continuité culturelle, mais ça ne tient pas scientifiquement la route. Les chasses traditionnelles ont été inventées dans les années 1970 pour essayer de faire passer les ‘‘chasses aux engins’’ dans le cadre de la directive oiseaux de 1979, sur la protection et la conservation d’usages patrimoniaux ou locaux. La chasse aux engins, ou l’oiselage, se pratiquait bien avant, mais on ne parlait pas alors de tradition. Une véritable particularité landaise, en revanche, c’est qu’on utilise des oiseaux auxiliaires. Dans l’éthique de chasse locale, manger un appelant, c’est impensable, il y a donc un interstice, entre un état sauvage et un état de domestication. On trouve des parallèles avec des pratiques amazoniennes, par exemple, ce qui est intéressant. »
L’approche très intime au vivant trouve un sens social et politique, qui oriente ses recherches : « Les chasseurs sont assez durs avec la société actuelle. Ils parlent souvent de la convivialité dans leur pratique de la chasse, et au début, je ne m’y suis pas intéressée. Mais finalement, en allant dans les palombières, qui sont bâties collectivement, il y a une certaine déconstruction des segmentations sociales ordinaires. »
Les chasseurs se sentent aussi en interdépendance avec leur milieu : « C’est en partie vrai. Des chercheurs ont fait le test : les chasseurs ont à peu près le même niveau de connaissance que les naturalistes de profession. »
« La criminalisation de la chasse aux engins dans les Landes, c’est très récent, ça date des années 2000 »
L’histoire des chasses dites traditionnelles landaises est également riche d’enseignements : « Les chasses aux engins n’ont jamais été légalement autorisées, hormis sous un régime dérogatoire. La vénerie et la chasse à tir sont des modes de chasses ‘‘officielles’’ avec, depuis 1954, la fauconnerie. La chasse aux engins a toujours été considérée comme une zone d’ombre, ça remonte à l’Ancien Régime, où elles étaient souvent assimilées à du braconnage. La Gascogne sort du lot, parce que ces pratiques paysannes échappaient au droit monarchique : proche de la frontière espagnole, c’est un pays annexé tardivement au royaume de France, la chasse y était libre. Dans le Nord de la France, c’était du braconnage, puni de pendaison. Les cervidés ou les sangliers étaient réservés aux seigneurs, les oiseaux et les migrateurs, c’était du gibier de troisième classe. La criminalisation de la chasse aux engins dans les Landes, c’est très récent, ça date des années 2000. »
À peine thésarde (2), à 33 ans, Léa donne depuis le début du mois d’octobre des cours à l’Université de Bordeaux-Victoire, notamment en méthodologie de l’enquête ethnographique. Le 13 novembre 2025, elle participait à Saint-Sever à une soirée de projection du film « L’Oiseau oublié », réalisé par Nicolas Fay.
(1) L’intitulé exact de la thèse est « Les charmeurs d’oiseaux. Pratiques territoriales, savoirs écologiques et relations interespèces dans les pratiques de chasse dites ‘‘traditionnelles’’ landaises ».
(2) Elle a présenté sa thèse au Collège de France le 10 novembre 2025.














































































